Le réveil des Amazones

Partout dans les outre-mer, depuis quelques années, des femmes, atteintes par un cancer, prennent la parole et s’organisent… Elles brisent le silence pour changer le regard de leurs sociétés sur la maladie et améliorer la prise en charge dans leurs territoires. Portraits de quelques unes de ces « guérièz »

Julie Aristide : violon et cyclotron

Guadeloupe

Violoniste dès l’âge de 6 ans, Julie, est membre du groupe Soft quand, elle apprend à 34 ans, qu’elle est en phase 4 de la maladie de Hodgkins, un cancer du système lymphatique. « C’était alors de la tête au corps ! J’ai mis ma tête, mon cerveau et mes émotions à disposition de mon corps, jusqu’à la fin du traitement. Et c’est après que j’ai eu le contre-coup de l’annonce et de tout ce que je venais de traverser. » Elle se lance alors au même moment, corps et âme, dans un autre combat : la pétition pour obtenir un cyclotron en Guadeloupe, une bataille qu’elle mènera de front et avec succès, tout en combattant victorieusement son lymphome. » Le fait de ne pas me battre que pour moi à ce moment là, m’a donné une force supplémentaire, ça m’a empêché de me refermer sur moi même » explique-t-elle. Julie utilise alors sa notoriété pour récolter de nombreuses signatures et comme un symbole, elle est en rémission à l’ouverture du CIMGUA, le premier centre d’imagerie moléculaire de la Caraïbe disposant d’un cyclotron et d’un TEPScan. Désormais responsable administrative de ce projet de centre d’imagerie moléculaire, qu’elle a contribué à concrétiser, elle n’en n’oublie pas pour autant la musique. La toute nouvelle Amazones de Guadeloupe, continue à se produire également avec son groupe Soft. « J’ai repris très vite les concerts et ça a été salvateur. Je n’ai finalement, jusqu’à présent, jamais arrêté la musique, même si elle est moins présente. C’est vrai mon rythme de vie a changé, j’ai organisé ma vie différemment » Toujours très active, Julie participe régulièrement à des conférences débats autour de l’amélioration de la prise en charge médicale aux Antilles.

Rocaya Paillet : la chimio autrement

Réunion

Sur l’île de la Réunion, Rocaya Paillet est une star. Elle est animatrice télé et elle a signé en 2016 un livre au titre évocateur : « Cancer, chimio, champagne ». Rocaya était alors en rémission d’un cancer du sein et elle avait ressenti l’urgence d’exorciser son expérience. « Pour ma première chimio, à la Réunion, j’ai trouvé que le service dégageait une tristesse infinie. Je me suis dit que ça ne me ressemblait pas. Je suis une épicurienne alors les fois suivantes, je suis venue avec mes amies, avec mon mari musicien qui jouait de la guitare, et avec l’apéro. Du coup, les chimios, c’était la fête à chaque fois. Dans le livre, j’ai voulu montrer qu’on pouvait le vivre de cette manière là ».

Rocaya a livré ce témoignage après son combat contre le cancer. « Au départ, j’en ai parlé à très peu de personnes. C’est après que le besoin c’est fait sentir et ensuite, j’ai pu mesurer combien il avait pu aider d’autres femmes ». Lors de ses dédicaces ou à l’antenne, plusieurs autres femmes touchées l’ont en effet remerciée pour cette parole précieuse. Sans en avoir conscience au départ, Rocaya a contribué à briser le tabou de la maladie dans sa société insulaire. Dans la foulée, d’autres femmes en ont parlé publiquement. Aujourd’hui elle est la marraine de plusieurs associations. « Il y a beaucoup de choses à faire à la Réunion pour les femmes touchées par les cancers. J’envisage sérieusement de m’impliquer plus ».

 

Nathalie Chillan : la pionnière

Martinique

En Martinique, Nathalie a été l’une des premières à s’afficher crâne nu et à porter la voix des femmes touchées par un cancer du sein sur la place publique. Ancienne journaliste, directrice de la communication d’une grande entreprise de l’île, Nathalie a traversé un cancer du sein, d’origine génétique. Dès le début des soins, qu’elle a suivis en Martinique, elle a commencé à témoigner sous forme de chroniques sur les réseaux sociaux. « J ‘avais cherché ces informations, sans succès, alors j’ai décidé de les produire moi-même, pour les autres » explique t-elle. Après sa rémission, Nathalie a continué. Elle a crée le groupe « Ma Tété », devenu depuis novembre 2018 une asso, qui propose sur les réseaux sociaux, un espace de parole pour les femmes atteintes par un cancer. Des réunions du groupe se tiennent également une fois par mois pour se retrouver et échanger. La parole est plus libre entre femmes concernées.

« Ma tété » est partenaire de l’association Amazones Martinique et Nathalie a posé comme modèle pour l’exposition de photos d’octobre rose de l’an dernier. Pour nous toutes, elle a montré  la voie de l’action et de l’affirmation.

Karyn Avenel : une nouvelle vie

Martinique

On ne sort jamais indemne d’un cancer. Pour Carine, au delà de la douleur, la maladie a été une révélation. « Je suis entrée dans les Amazones 7 mois après ma rémission, et tout de suite, je me suis sentie bien ». C’était à la veille d’octobre rose 2017. Carine est rapidement devenue un pilier du groupe. Cette expérience lui a permis de relever des défis inédits et de se dépasser. Carine a réalisé des interviews dans les médias, elle a posé nue comme modèle pour l’exposition de photos, et elle a endossé la permanence téléphonique de l’association. « Jamais je n’aurais imaginé être capable de faire tout cela » confie-t-elle.

Aujourd’hui, elle reste très active. C’est elle qui a prêté l’appartement où le Nid des Amazones a été installé et elle est sur place très souvent pour l’accueil des visiteuses. Ces expériences lui ont ouvert de nouveaux projets professionnels. Cadre dans un service public, Carine termine actuellement une formation de coach de vie. Une mission qu’elle remplit déjà, de fait, auprès des visiteuses du Nid…

Lily, l’Amazone du Pacific

Tahiti

Lily à 46 ans, elle est mariée et mère de 2 enfants. Le dimanche 1er novembre 2015, sa vie bascule  : « je sens une boule au niveau de l’aisselle à droite en mettant de la crème solaire. Le lundi suivant, je me rends chez le gynécologue pour un avis.» Et après 28 jours d’attente et d’angoisse, le diagnostic tombe c’est un cancer : « Je n’ai pas le temps de m’effondrer puisqu’il faut tout de suite faire une demande de prise en charge, carnet de santé à effectuer, et surtout.. l’annoncer à mon entourage …Le choc de la nouvelle a duré 1 semaine, ainsi que l’organisation à la maison. » Après une tumorectomie au sein droit, un retrait d’un nodule bénin au sein gauche et 33 séances de radiothérapie, fin septembre 2016, Lily reprend son travail de secrétaire comptable. « J’ai géré mon traitement de mon mieux, j’étais très attentive aux conseils et consignes des médecins et infirmières, j’étais plutôt positive car je ne voulais pas montrer de faiblesse à mes enfants…mais plus j’avançais dans mes séances, et plus j’étais fatiguée. Ma foi en Dieu m’a aussi aidé à ne jamais baisser les bras ». Une fois en rémission, Lily décide de poursuivre ce combat engagé contre la maladie quelques mois plus tôt, mais cette fois pour les autres. Désormais son expérience, elle la partage avec des tahitiennes touchées par un cancer en sillonnant La Polynésie Française « Je vais à leur rencontre, je leur donne des conseils pour faciliter le déroulement de leur traitement. » « Partager mon témoignage avec d’autres amazones me fait aussi beaucoup de bien» confie Lily, également membre de l’association Amazones Pacific. Basée à Papeete l’association apporte un soutien moral et/ou matériel aux femmes atteintes ou ayant été atteintes par un cancer (en phase de traitement ou de rémission) dans l’archipel.

Article de Laure Martin Hernandez & Anne Elizabeth Artsen I Photo @Mario Gilbert